Universes in Universe / Art actuel du monde islamique /
Édition 7 - Juin 2004
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Abdullah Al Saadi
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Abdullah Al Saadi ne s'intéresse pas particulièrement aux modes des initiateurs de nouvelles tendances dans le milieu de l'art international. Être artiste représente pour lui surtout la question d'honnêteté par rapport à soi-même, nous dit il, et c'est lorsqu'il est assis chez lui à la maison à regarder le paysage, qu'il dessine et qu'il peint, qu'il a l'impression de s'être le plus fidèle. Ses dessins, peintures, installations et projets d'analyses documentaires sont des témoignages sans prétention d'une relation profonde avec la nature mais aussi un compte-rendu sensible d'expériences et de mémoires personnelles. Pourtant, derrière (l'apparente) simplicité de la plupart de ses oeuvres, on trouve un concept d'alliance complexe entre la vie et l'art.
La contribution d'Abdullah Al Saadi à la Biennale de Sharjah 2003 ainsi que notre discussion de même date avec l'artiste nous a donné une première idée de ce concept. Lors de notre second voyage aux Émirats en avril 2004, nous tenions absolument à lui rendre visite, afin d'en apprendre plus sur le contexte de son travail et bien entendu de voir d'autres oeuvres.
De Sharjah, nous avons roulé deux heures en direction de l'Est, vers Khorfakkan sur le golfe d'Oman. C’est là que nous avions rendez-vous avec Al Saadi, qui nous a emmené en jeep à sa maison dans une région montagneuse, située dans une enclave d'Oman, entourée des Émirats Arabes Réunis. Son père avait bâti cet hébergement, afin de pouvoir y dormir lorsqu'il venait arroser ses terres la nuit. Déjà enfant, Abdullah aimait bien cet endroit, où il avait exploré les montagnes et les vallées, étudié la faune et la flore, assisté au travail des champs et souvent passé la nuit à la belle étoile à cause de la chaleur. C'est dû à cette relation intime avec la région qu'il décida, il y a trois ans, de s’installer sur la petite propriété, même s'il doit aller quotidiennement à Khorfakkan pour gagner sa vie en enseignant l'Anglais. La reconstruction de la maison qu'il remplit avec des objets propres et des trouvailles, l'arrangement du terrain avec des pierres, représentent pour lui un procès créatif constant. Malheureusement ça fait des années déjà qu'il n'a pas plu – les plantes dans le jardin sont desséchées et le grand bassin vide.
Mais Abdullah Al Saadi ne vit pas seulement une vie d'autochtone, il aime aussi voyager. On le voit souvent en route dans les Émirats en vélo, à dos d’âne, en jeep ou à pied. Et il retient les paysages, les plantes, les animaux et les gens qui captivent particulièrement son attention dans un journal avec des croquis. Il collectionne les insectes morts, les os, les boîtes de conserve, les bouteilles et les objets qui l'attirent pour les arranger plus tard chez lui dans des constellations étranges. D'ailleurs, il a grand plaisir à combiner ses oeuvres d'art en de nouvelles relations avec d'autres objets. Pendant un certain temps, il avait transformé sa jeep en une exposition mobile, transportant au travers du pays des oeuvres anciennes et récentes, qu'il étalait à l'occasion sous des arbres ou sur la plage (voir photos).
Cet homme de la nature, descendu de la montagne escarpée sur le golfe d'Oman, a vécu pendant deux ans dans l’ancienne cité impériale japonaise de Kyôto. De 1994 à 1996 il étudia à l'Université Seika de Kyoto la technique et la philosophie nihonga ('peinture japonaise', Nihon = Japon, ga = peinture). Ce style apparut à l'époque Meiji (1868-1912), lorsque le Japon – suivant une longue isolation – s’ouvrit à l'Ouest et les conventions traditionnelles japonaises furent mélangées à des éléments de l'art occidental.
La faculté de Kyoto, au sein de laquelle Abdullah Al Saadi apprit la nihonga moderne, caractérise cette école entre autres par l’étude précise de l'objet et l'importance primaire attribuée au détail. Et il n'y a aucun doute que les aquarelles et dessins de paysages d'Al Saadi s'alignent dans cette tradition. Les variantes larges peuvent atteindre 15 mètres et sont également influencées par les 'emakis' japonais, les rouleaux narratifs. Mais en faisant l'inventaire des "wadis" (vallées fluviales desséchées et le titre d'une série d'oeuvres), il a de plus en plus de mal à conserver "l'esprit de la beauté innée", comme les maîtres nihonga lui ont appris, car en tant qu'observateur attentif il enregistre de plus en plus souvent leur destruction.
Apprenant la langue du pays à Kyoto, Abdullah Al Saadi était forcé de s'occuper des caractères japonais. Le Japonais n'est pas une langue basée sur des lettres à données phonétiques (comme l'Arabe, l'Allemand, l'Anglais etc...) mais sur une écriture idéographique, c'est á dire que chaque symbole représente une signification particulière, et une grande partie de ces idéogrammes est basée sur des pictogrammes (également des signes images). S'étant enthousiasmé pour ce principe, Al Saadi l'adopta á son art. À sa relation intuitive envers la nature, il ajouta un composant analytique et commença à chercher les codes de son environnement afin d'en déchiffrer la signification. Parfois, il développe même des sommaires sous forme de tableau, afin de pouvoir percevoir les relations entre les éléments divers et de découvrir les archétypes des signes de sources différentes, naturelles ou culturelles.
Les "lettres de ma mère", pièce créée de 1998 à 2000, représente le projet le plus connu de ce complexe. Suivant son retour du Japon, Al Saadi vivait dans son atelier à Khorfakkan et sa mère, qui habite quelques kilomètres plus loin dans le quartier de Madha, venait souvent lui rendre visite. Si son fils n'était pas chez lui, Aisha Said Al-Hamidi lui laissait un message. Puisqu'elle ne peut ni lire ni écrire, elle lui laissait un signe, une pierre, un papier, un vieux peigne, un bout de bois, de métal ou de ficelle, un emballage ou n'importe quel objet qu'elle avait trouvé devant la maison et qu'elle déposait, parfois légèrement changé, d'une manière particulière, devant la porte.
Abdullah écrit régulièrement un journal, y enregistrant aussi les visites vaines de sa mère et conservant ses messages. Il réfléchit longtemps aux approches possibles avant de procéder à les étudier systématiquement et en profondeur. Il dessina les objets à partir de différentes perspectives, numérotant les détails les plus évidents et reportant les numéros dans des listes. L'aspect en est très scientifique et logique. Mais il n’est pas prévu que le spectateur tente de trouver le secret des codes, puisque – comme nous dit Abdullah – seulement sa mère et lui en connaissent la signification exacte. Pourtant, cette forme de communication en elle-même est pratiquée par d'autres aussi. Elle est originaire de la vie quotidienne des bédouins, mais avec la perte des traditions orales, elle disparaît graduellement aussi.
Abdullah Al Saadi a écrit: "ma mère est analphabète... mais ses messages sont plein de symboles, plein de la magie d'une des anciennes langues de l'Orient." [1] L'importance de la documentation de ces traditions culturelles pour la postérité est démontrée par le fait que, depuis longtemps déjà, la mère d'Abdullah ne laisse plus de "lettres" de ce genre – tous les deux ont des portables et ils se donnent rendez-vous au téléphone.
Gerhard Haupt et Pat Binder
Voir aussi l'éditorial sur notre voyage au Golfe Persique en avril 2004
http://universes-in-universe.de/islam/fra/2004/03/editorial.html
Remarque:
1. 5/U.A.E., Zeitgenössische Kunst der "Fünf" aus den Vereinigten
Arabischen Emiraten.
Exposition au Ludwig Forum für Internationale Kunst, Aix-la-Chapelle, Allemagne.
6 septembre - 17 novembre 2002. Catalogue, page 128.
Abdullah Al Saadi, notes biographiques:
* 1967 Khorfakkan, Émirats Arabes Réunis. 1989 diplôme en littérature anglaise, Al Ain Université, Émirats Arabes Réunis. Depuis 1986, membre de la Société des Beaux-Arts des Émirats; appartient au Groupe des Cinq, fondé par Hassan Sharif. 1994-1996 Études de peinture japonaise à l'Université Seika de Kyoto, Japon. Participation à des workshops en Écosse (1998) et en Hollande (2002).
Expositions personnelles aux Émirats Arabes Réunis; Participations nationales et à l'étranger, entre autres en 2003 à la 6ème Biennale de Sharjah:
http://universes-in-universe.de/car/sharjah/2003/art/alsaadi/english.htm
© Universes in Universe - Mondes de l'art, Gerhard Haupt & Pat Binder