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Édition 6 - Mars 2004

Événements  (Archive)

O Tapaaxamo
Maria Thereza Alves

Kan-Si - photos

Projet de l'artiste Sénégalais Kan-Si

"O Tapaaxamo" signifie faire un détour car en cette saison, il serait néfaste à la survie de partager sa nourriture. Dans la langue Sérère, un peuple matriarcal de l'île de Fadiouth au sud du Sénégal, ce mot est également synonyme du mois de septembre. C'est le pire des mois pour un agriculteur. "O Ndangan", le mois d'août, n'est pas bien mieux: il signale que le grenier est vide et qu'il n'y a rien à manger. Nous – un groupe d'artistes – sommes arrivés en décembre ("Baneex": après la moisson et la saison "de la fierté") pour une résidence intitulée "L’universel. Dialogue avec Senghor".

Léopold Sédar Senghor fut le premier Président du Sénégal élu démocratiquement et c’est lui qui mena la transition du pays d'une colonie française à l'indépendance. Senghor était également poète et membre de l'Académie française. Dans les années trente, Senghor combattit l'engourdissant héritage économique, politique et social de la colonisation Africaine, suggérant que tous les participants d'un dialogue universel ont des contributions égales à faire.

Senghor est né à Joal-Fadiouth, deux îles reliées par une passerelle et le lieu de notre résidence. Dans cette région, Musulmans, Chrétiens, ainsi que des peuples de religions indigènes ont co-existé dans la paix depuis des générations déjà. La population locale était formée d'agriculteurs indépendants, mais avec la sécheresse accrue des dernières décennies, cette situation a changé; maintenant, nombreux sont ceux qui se sont orientés vers la pêche pour leur gagne-pain. Les exports principaux du Sénégal sont les cacahuètes et la pêche.

Est-il possible d'instaurer un dialogue entre un groupe d'artistes internationaux et une communauté située dans un des pays les plus désavantagés du monde au niveau économique? Il y a quelques années, j'ai reçu un email appelant au boycott de la biennale de Johannesburg, celle-ci étant perçue comme ignorant les besoins de la population de l'Afrique du Sud (et d'être même peut-être un luxe). À l'époque, il m'avait semblé qu'un boycott de la biennale de Sao Paulo aurait été plus opportun. En effet, la biennale de Johannesburg a été créée par une société post coloniale, alors que le Brésil (le pays avec la seconde plus grande population noire au monde) est régi par la puissance économique et politique d'une société hyper coloniale de descendance Européenne qui exclue en majeure partie les habitants non-blancs et non Européens du discours culturel, économique, politique et social.

C'est en discutant avec les artistes du projet, en particulier Muhsana Ali, Ludovic Linard, Myriam Mihindou, Anri Sala et Kan-Si, ainsi qu'en partageant la vie quotidienne avec le personnel de compagnonnage, Adj Amy Sene et Ibrahim Ba entre autres, qu'un dialogue initial pu débuter – de manière hésitante, avec tous nos bagages et spécificités culturelles à négocier: colonialisme, racisme, exotisme, anthropologie, ethnologie, appropriation et la grande division économique. Anri Sala, originaire d'Albania, ressentit que le dialogue était possible puisque nous avions, en partie, été invités par "Huit Facettes", un collectif d'artistes sénégalais.

Un jour, Luiz Antonio Medeiros, dirigeant syndical au Brésil et organisateur de la première conférence sur les ouvriers et l'environnement en 1991 à Manaus City dans la région Amazonienne, fut critiqué par les ouvriers pour avoir impliqué le syndicat dans des questions non reliées aux intérêts des ouvriers. Medeiros répliqua: "Voulons nous en rester au niveau de la définition de l'ouvrier donnée par les patrons? Ou voulons nous être des citoyens qui participent pleinement à tous les aspects de notre société?"

La décision prise par Joal-Fadiouth (une communauté économiquement pauvre avec des problèmes d'infrastructure de base), notamment d'inviter un groupe d'artistes à participer à un dialogue, a permis à tous d'y contribuer de manière égale et universelle. Dans une cérémonie officielle au pied du baobab sacré – par tradition, l'endroit où les décisions de la communauté sont prises – les artistes furent déclarés "Citoyens d'Honneur" de Joal-Fadiouth.


Le projet de Kan-Si

L'universel?
Dialogue avec Senghor

Workshop et exposition internationale en espace publique à Joal-Fadiouth, Sénégal

décembre 2003 -
avril 2004

Organisateurs:
Face a Face
Group 30 Afrique
Huit Facettes Interaction
University of the Littoral

Commissaire: Marie Therese Champesme

Artistes:
Muhsana Ali
Maria Thereza Alves
Taysir Batniji
Jack Beng-Thi
Marie-Noëlle Boutin
Maxence Denis
Jimmie Durham
Angela Ferreira
Kan-Si
Ludovic Linard
Myriam Mihindou
Anri Sala

 

Version à imprimer

Joal-Fadiouth, Sénégal

Joal-Fadiouth, Sénégal - carte

Kan-Si - photos

>> Photos

Kan-Si - photos

Les artistes entreprirent de travailler à différents niveaux avec la communauté et son histoire. Kan-Si, un artiste sénégalais avec des origines à Joal-Fadiouth, travaille depuis de nombreuses années déjà individuellement, mais aussi en tant que membre de "Huit Facettes", un collectif dévoué à la "décentralisation de la culture par la mise en place de nouveaux pôles de développement culturel, économique et social (dans les zones périurbaines et rurales)". Le projet de Kan-Si fut réalisé lorsque nous étions là-bas et est un témoignage sans équivoque du dialogue qui avait commencé entre la communauté et les artistes.

"Le Pont des Regards" de Kan-Si impliquait la communauté de l'île de Fadiouth, une escale touristique estimée, dû au fait que l'île ait maintenu ses traditions Sérères. L'île est accessible à partir de Joal par une passerelle piétonne longue de 800 mètres. Kan-Si s'intéressa à l'image des habitants, photographiés par les touristes en leur qualité "d'Autre", à montrer lors du retour en France. "Le regard envers l'autre, et en résultat, celui de l'autre envers nous" est une citation prise du texte expliquant le projet et situé à chaque bout du pont.

Kan-Si équipa des membres de la communauté participant à son projet de caméras, et inversa les rôles: les participants utilisèrent les caméras uniquement pour photographier les touristes. Après avoir pris une photo d'un touriste, celui-ci dit à Kan-Si qu'il n'avait pas le droit de le photographier. Kan-Si répliqua qu'il venait de le voir prendre une photo d'un habitant de la communauté locale. Alors le touriste dit à Kan-Si qu'il aurait dû lui demander sa permission. Et Kan-Si lui fit observer que le touriste n'avait pas posé cette question à l'habitant.

D'autres confrontations menèrent les touristes à réfléchir sur leur attitude et,finalement, à accepter d'être pris en photo. Par la suite, les photos des touristes furent alignées le long d'un côté du pont, face aux photos des participants avec leurs caméras. Un jour après que l'installation fut terminée, j'ai entendu les habitants interpeller qui que se soit avec une caméra, qu'une photo ait été prise ou pas. Le projet de Kan-Si munit la communauté d'un forum au sein duquel ses membres eurent l'occasion d'aborder les touristes sur le sujet de la photographie de "l'Autre". Le dialogue continue...

Maria Thereza Alves
* Brésil. Artiste et auteur, co-fondatrice du Partido Verde (parti vert) à São Paulo et avant ça, représentante du Partido dos Trabalhdores (parti des travailleurs).

Version à imprimer  

Kan-Si
(Amadou Kane Sy)

* 1961 Kaolack, vit à Dakar, Sénégal.

1991 Diplome à l'École des Beaux Arts de Dakar

Plusieurs expositions personnelles et de groupe ainsi que participation régulière à des workshops et actions

1996 Membre fondateur du groupe d'artistes "Huit Facettes-Interaction"

2002 Participation de "Huit Facettes" à la Documenta 11, Kassel

Édition 6

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