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Entretien avec Rose Issa |
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Actuellement "Far Near Distance. Positions Nouvelles d’Artistes Iraniens" a lieu à Berlin (voir tour photo). Rose Issa a contribué de manière essentielle au concept du programme complet, au sein duquel elle a organisé l'exposition ainsi que le programme cinématographique. Depuis longtemps déjà, elle est l'une des commissaires principales pour l'art du Proche-Orient, de l'Iran et de l'Afrique du Nord; elle-même est d’origine Iranienne et Libanaise. Gerhard Haupt et Pat Binder Universes in Universe: L’intérêt accru porté envers le monde Islamique qui se déclancha il y a deux ans touche également au domaine des arts plastiques. Comment évaluez vous ce phénomène du point de vue de vos activités professionnelles? Ce nouvel intérêt pourrait-il mener à la déconstruction d'idées préconçues, ou y a-t-il un risque de créer de nouveaux clichés? Rose Issa: Je ne peux que me réjouir de tout "intérêt accru" porté envers le monde Islamique qui, d'après moi, ne fait que commencer, un peu tard et sans grande profondeur. Les spécialistes ont toujours existé dans tous les domaines, au sein en en dehors du monde Musulman, et attendent d`être écouté ou apprécié; mais depuis des décennies déjà, les médias du monde régi par les gouvernements et le monopole du marché ont gardé le silence et ignoré l'infortune de nombreux intellectuels et artistes du monde Islamique. Ces mêmes médias occidentaux bombardent quotidiennement les télévisions du monde entier d'histoires vieilles de 60 ans sur le holocauste mais ont ignoré le destin des Palestiniens, qui pendant ces 50 dernières années ont vécu sous un régime colonial imposé par le seul État au monde à être basé sur des croyances religieuses archaïques. Lorsque des milliers de jeunes Iraquiens et Iraniens sont décédés pendant la guerre 1980-88, ces faits catastrophiques n'ont pratiquement eu aucune répercussion dans les médias. Les membres de la "civilisation Islamique", pas forcément des Musulmans, étaient déchirés "entre un rocher et un endroit dur" (Edward Saïd), souffrant de dénaturation, aussi bien au sein de leur pays qu'en dehors, puisqu'ils ne se trouvaient ni représenté ou encouragé par leur propre régime, ni par l'Occident en général. Aujourd'hui, à la suite du 11 septembre, la plupart ont appris que les Ben Ladins et les Saddam Husseins du monde sont un produit de la mauvaise intelligence de la CIA; alors, évidemment, un intérêt soudain est porté envers la pensée et les mouvements Islamiques. Et pourtant, même si de nombreux pays arabes ont depuis des décennies un système séculier, la politique manipulatrice des marchés fondamentalistes de l'Amérique et de l'Occident ont empêché le développement de nouveaux régimes séculaires au Moyen-Orient pour encourager les régimes rétrogrades et leur image, afin de convenir à leur propre racisme et aux intérêts court terme. Il y a un mécontentement croissant avec la représentation erronée du monde Islamique, caractérisé pour la plus grande part par des régimes fantoches et des individus, pour qui personne n'a donné son suffrage. Même s'il y a des tentatives au sein du monde Islamique de diffuser la propre image et la propre voix (la télévision d'Al Djasira par exemple), les compagnies de télévision Arabes ignorent souvent les voix critiques de leurs propres intellectuels.
Issa: Est ce que cet intérêt a des répercussions sur la production artistique? Dans un sens, oui, puisque certains artistes ont ainsi la possibilité de produire et réaliser des oeuvres qui sans soutien financier de l'extérieur n'auraient jamais pu exister. Cela incite également les institutions sur place à reconnaître leurs propres talents et à les récompenser adéquatement. Le succès de Kiarostami au-dehors de l'Iran a forcé le gouvernement de lui remettre une distinction, mais - ce dit - ses films les plus récents sont interdits. Il est intéressant d'observer et d'analyser ce genre de paradoxe quotidien.
Issa: Ces 20 dernières années, j'ai organisé des expositions et des festivals de film, souvent avec des budgets non existant, mais uniquement par la force du pouvoir de volonté des artistes, des producteurs de film et de simples individus. Pour plus de dix ans, il m'a été impossible de publier des monographies, catalogues, livres ou documentations vraiment nécessaires, simplement parce qu'il n'y avait pas de budget à disponibilité, ni en Orient, ni en Occident. En termes de financement, le monde Islamique manque de mécènes, d'institutions adaptées, munies d'une infrastructure adéquate. Ils ne sont pas conscients de la nécessité d'accorder une voix à leurs artistes et de les soutenir, même s'il s'agit d'expressions critiques. Souvent, une forte somme est dépensée pour bâtir un musée ou une institution, mais pas forcément pour éduquer des jeunes étudiants afin de leur permettre de devenir commissaires, restaurateurs, styliciens, bibliothécaires ou administrateurs. Est ce que ma démarche a changé? Bien sûr, les artistes changent, le travail change, les thèmes, les points de vue changent; le financement change, les intérêts des artistes changent, le fait qu'il ne soit plus possible d'ignorer les artistes change la représentation des oeuvres; les artistes sont devenus plus exigeants et expriment plus clairement leurs besoins et ils ont raison. Plus il y a d'intérêt et de compétition, mieux sera le résultat. Nous vivons à une époque stimulante.
Issa: La question clef de "Far Near Distance" n'est pas – au contraire de ce qui habituellement est attendu des artistes du Moyen-Orient – de dimension politique. L'intérêt est artistique: il s'agit d'un nouveau langage esthétique qui efface la ligne entre la réalité et la fiction, le documentaire et le long-métrage, les histoires vécues et imaginées. La force de la scène artistique contemporaine en Iran est reflétée dans cet amalgame du tissu de la vie et de l'art, qui – espérons le – donne une vision fugitive de l'état du monde, de l'Iran, de l'art à un moment fragile de notre histoire turbulente. S'il y a eu désespoir en Orient, je sens le désespoir de l'Occident. Cet événement a pour intention d'encourager qui que ce soit, quel artiste que ce soit, à l'Est ou à l'Ouest, de prendre son moyen d'expression en main et de dire ce qu'il a à dire, même si ce n'est qu'à un niveau très modeste. Les artistes Iraniens ont prouvé que la volonté d'expression est plus forte que toute restriction, matérielle ou pas, et que leurs intérêts sont partagés par autrui, n'importe où dans le monde. |
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